Laurent Perrier, formateur Synthés modulaires au Cifap
Formateur au Cifap depuis 2014, Laurent Perrier partage sa passion du synthétiseur modulaire à travers une formation unique en France. Une approche accessible, humaine et ouverte à tous les profils.
Compositeur, sound designer et musicien, Laurent Perrier développe depuis plus de trente ans un univers sonore singulier, nourri par les musiques industrielles et expérimentales. Des débuts avec le groupe Nox à ses projets discographiques personnels, il explore une recherche exigeante du grain et de la matière sonore.
Son parcours l’a conduit à collaborer avec de nombreux chorégraphes et metteurs en scène, et à intervenir dans des contextes variés, de la danse contemporaine au design sonore, notamment pour le secteur automobile.
Aujourd’hui, il travaille principalement avec ses systèmes modulaires, qu’il utilise aussi bien en production qu’en performance. Au Cifap, il transmet cette expertise à travers une formation dédiée aux synthés modulaires, unique en France dans ce format.
A quoi ça sert un synthé modulaire et qu’est-ce que ça peut apprendre ?
Ça sert à faire de la musique.
Mais pour répondre plus précisément, il faut surtout expliquer ce qu’est un synthétiseur modulaire par rapport à un synthétiseur classique. Il y a deux grands principes.
D’abord, on part d’une caisse vide. Là où un synthétiseur classique regroupe toutes ses fonctions dans un instrument déjà structuré, le modulaire divise ces fonctions en modules indépendants. Chaque élément est séparé. On construit donc son synthétiseur sur mesure, en choisissant ses modules, parfois même de marques différentes.
Le deuxième principe, c’est le câblage. Un synthétiseur classique est pré-câblé : les connexions internes sont déjà définies. Avec un modulaire, on réalise soi-même toutes les connexions à l’aide de câbles. On décide du chemin du signal, de la direction que prend le son.
En résumé, on fait absolument ce que l’on veut. On crée son propre parcours, sa propre logique sonore.
Et c’est précisément cette liberté qui en fait toute la richesse et tout l’intérêt pédagogique.
Pouvez-vous svp vous présenter et revenir brièvement sur votre parcours professionnel ?
Je ne suis plus tout jeune, donc mon parcours représente un peu toute une vie.
À 20 ans, j’ai arrêté mes études pour monter un magasin de disques et un label spécialisé dans les musiques industrielles et expérimentales, ce que j’appelle la “musique invendable”. En parallèle, je jouais dans un groupe de rock industriel qui s’appelait NOX dans les années 80-90.
Au début des années 2000, je me suis orienté vers le spectacle vivant, notamment la danse contemporaine, en tant que compositeur.
Et c’est au Cifap que j’ai découvert le synthétiseur modulaire, en suivant moi-même une formation. Avant d’être intervenant ici, j’ai été stagiaire à plusieurs reprises.
La découverte du modulaire a été un vrai tournant pour moi. J’ai ensuite créé cette formation au Cifap vers 2014-2015, parce qu’elle n’existait pas ailleurs sous cette forme. Depuis, je la fais évoluer chaque année, en parallèle de mes projets musicaux personnels.
Qu’est-ce qui vous a poussé à être formateur à Cifap ?
Très simplement : cette formation n’existait pas.
Au moment où j’ai découvert le synthétiseur modulaire, j’aurais rêvé qu’un programme comme celui-ci existe. Aujourd’hui encore, c’est la seule formation dans ce format en France. À l’époque, j’ai mis des mois à comprendre certaines choses que j’explique désormais en quelques minutes.
Si je me sens à l’aise avec les débutants, c’est parce que je me mets facilement à leur place. J’ai galéré moi aussi. Et pas si longtemps que ça. Pour moi, peu importe d’avoir un professeur “Bac +15” : ce qui compte, c’est la capacité à expliquer clairement et à ne laisser personne sur le bord du chemin.
À l’école, j’ai souvent eu le sentiment qu’on s’adressait aux cinq premiers rangs et que les autres devaient suivre comme ils pouvaient. Moi, ce qui m’intéresse, c’est justement la personne qui ne connaît rien et que je vais pouvoir accompagner.
Quand on entre dans la salle et qu’on voit tous ces câbles, la réaction est presque toujours la même : “Ça fait peur.” Mon travail, c’est de rassurer. Oui, ce sont des instruments impressionnants. Oui, ce sont des outils coûteux. Mais ce sont aussi des jouets. Des jouets de musique. On est là pour explorer, pour expérimenter, pour retrouver une forme de curiosité presque enfantine.
Il suffit d’avoir envie. D’avoir des oreilles curieuses. Et surtout, de ne pas avoir peur.
Il y a aussi un point auquel je suis attentif : rendre cet univers accessible à tous. Pendant plusieurs années, très peu de femmes s’inscrivaient. Puis les choses ont évolué. Aujourd’hui, l’équilibre se fait naturellement et il arrive même que les groupes comptent davantage de femmes que d’hommes.
C’est important pour moi que cette formation ne fasse peur à personne et qu’elle soit un espace où chacun peut se sentir légitime.
Qu’est-ce qui vous passionne dans votre métier aujourd’hui ?
Ce qui me passionne, ce n’est pas simplement transmettre une technique. Si c’était juste expliquer le fonctionnement d’un synthétiseur modulaire et répéter le même programme à chaque session, je pense que je m’ennuierais assez vite.
Quand j’ai créé cette formation, elle n’existait pas ailleurs sous cette forme. Je n’avais jamais enseigné auparavant, c’était une première pour moi. Très vite, j’ai compris que ce qui m’intéressait vraiment, ce n’était pas seulement d’apprendre aux gens à utiliser un instrument, mais de les accompagner dans leur manière de comprendre.
La particularité de cette formation, c’est qu’elle est ouverte à tous, sans prérequis. Dans un même groupe, je peux avoir une personne qui n’a jamais fait de musique de sa vie, par exemple une photographe simplement fascinée par le son du modulaire, et à côté quelqu’un qui pratique déjà depuis plusieurs années. Les écarts de niveau, d’âge, de parcours peuvent être énormes.
Ce qui me passionne, c’est justement de gérer cette diversité. Créer une ambiance où chacun se sent à sa place. Un peu comme lorsque vous invitez des gens très différents à dîner chez vous : c’est à vous de faire en sorte que la rencontre fonctionne.
Il y a aussi une dimension très humaine et psychologique. Quelqu’un de 58 ans peut se retrouver à côté d’un stagiaire de 25 ans qui comprend tout en quelques secondes. Ça peut être déstabilisant. Mon rôle, c’est de rassurer, de rappeler qu’il n’y a pas une seule manière d’apprendre. Certains ont une approche très analytique, presque mathématique ; d’autres sont plus intuitifs. Il n’y en a pas un plus intelligent que l’autre. À la fin, tout le monde avance.
La formation est presque individuelle… mais en groupe. Chacun travaille sur son projet, avec son casque, dans son univers. Je passe du temps avec l’un, puis avec l’autre. Les questions sont différentes, les attentes aussi. C’est ce va-et-vient permanent qui me stimule.
Je me suis beaucoup ennuyé à l’école. J’ai souffert d’un enseignement où l’on ne s’intéressait pas vraiment aux personnes. Alors aujourd’hui, je fais très attention à ça. Ce qui est essentiel pour moi, c’est que les stagiaires ne s’ennuient pas. Qu’il y ait une dynamique, une énergie, et qu’ils repartent non seulement avec des compétences, mais avec un bon souvenir de ces dix jours passés ensemble.
Au fond, ce qui me passionne, c’est l’humain derrière la machine.
Une anecdote ou un moment marquant vécu dans votre carrière ou avec vos stagiaires au Cifap ?
Des anecdotes, j’en ai des centaines. Mais je n’en ai pas une en particulier qui résumerait tout.
Ce qui est vraiment marquant, en revanche, c’est la place qu’a prise le synthétiseur modulaire dans ma propre vie. Je l’ai découvert ici, au Cifap, en tant que stagiaire. Et ça a été un véritable tournant.
Professionnellement, bien sûr : ça m’a ouvert de nouvelles perspectives, de nouveaux projets. Mais humainement aussi. J’ai noué de vraies amitiés avec des personnes rencontrées en formation certaines sont devenues des amis très proches.
Avec le temps, je me suis rendu compte que cette formation attire des profils très particuliers : des personnes curieuses, ouvertes, avec une manière de penser et de vivre qui résonne souvent avec la mienne. Il y a comme une sensibilité commune qui dépasse largement la technique.
On passe dix jours ensemble. On apprend, on expérimente, mais surtout on se découvre. Ce n’est pas seulement une formation sur un instrument : c’est aussi un espace de rencontres, d’échanges, presque un petit laboratoire humain où se croisent des parcours et des univers très différents.
Et ça, pour moi, c’est tout aussi précieux que la musique.
Quel rôle la formation joue-t-elle selon vous dans la professionnalisation des stagiaires ?
C’est difficile à dire. D’autant plus que le synthétiseur modulaire reste un investissement conséquent, je le dis souvent, c’est un “sport de luxe”.
Et puis c’est aussi très addictif. Je fais parfois le parallèle avec la drogue : on peut vite se laisser happer. Moi-même, je suis passé par là. Donc j’essaie aussi de transmettre cette expérience, de prévenir, de mettre un peu de recul.
Mais au-delà de l’achat d’un système modulaire, les retours que j’ai sont très clairs : la formation change profondément la manière de penser la musique.
Beaucoup de stagiaires ne s’équipent pas ensuite en modulaire, et pourtant ils me disent que cela a transformé leur compréhension du son. On travaille sur le signal audio, sur la circulation de l’information, sur la logique de construction d’un son.
Ça démystifie énormément de choses, y compris dans les logiciels qu’ils utilisaient déjà. Des termes deviennent concrets. Des logiques deviennent évidentes.
Finalement, la formation n’est pas uniquement dédiée au modulaire : elle permet de revenir aux fondamentaux. Comprendre comment le son se construit, comment il circule, comment on peut le sculpter.
Et pour beaucoup, cela nourrit directement leur pratique professionnelle, même s’ils restent dans leur domaine initial.
Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite se lancer dans votre domaine ?
Si on parle de monter une formation comme celle-ci, je pourrais répondre en plaisantant que je ne donne pas de conseils… pour éviter la concurrence.
Plus sérieusement, c’est un engagement énorme. Il faut une vraie disponibilité, parce qu’on ne peut pas faire ça à moitié. Et l’investissement matériel est très conséquent. Le parc d’instruments représente plusieurs dizaines de milliers d’euros. C’est un peu comme ouvrir une auto-école avec à la fois des voitures classiques et des modèles d’exception : il faut assumer ce choix.
Mais au-delà de l’aspect matériel, ce sont surtout des métiers de vocation. Ce sont des trajectoires très personnelles. Il n’y a pas de diplôme type, pas de parcours unique. C’est lié aux rencontres, au tempérament, à la manière d’être au monde.
Très tôt, j’ai choisi cette voie, avec tout ce que cela implique : des risques financiers, émotionnels, une certaine instabilité. Il faut être capable d’accepter de ne pas savoir exactement où l’on sera dans six mois.
Dans le spectacle vivant, par exemple, on part parfois en résidence pendant plusieurs semaines avec des équipes que l’on ne connaît pas. Il faut savoir s’adapter aux autres, aux rythmes, aux imprévus. Si on a besoin d’un cadre parfaitement stable et prévisible pour se sentir en sécurité, ce n’est peut-être pas la bonne direction.
Beaucoup de personnes rêvent d’être musicien, comédien, réalisateur… Mais se lancer demande d’accepter cette part d’incertitude. Si l’on a peur de cette instabilité, il vaut mieux en être conscient avant de s’engager.
Pour conclure…
Avec la formation Synthés modulaires du Cifap, Laurent Perrier propose bien plus qu’un apprentissage technique : un espace d’exploration, de compréhension du son et de rencontres, où la complexité devient un terrain de jeu accessible à toutes celles et ceux qui osent s’y plonger.